Le jour où j’ai décidé de ne pas rester vivre à la Réunion.  

 En matière de blog voyage, j’ai l’impression qu’il y a des sujets qu’on aborde peu.

On évite de parler des choses qui nous ont moins enchantés que d’autres. C’est comme si la beauté des lieux, nous empêchait de soupeser chaque aspect, d’être réellement authentique dans nos ressentis.

Je me souviens à Londres, lorsque j’ai dû vivre en colocation dans une villa avec huit autres personnes, il y a des côtés qui m’ont réellement embêté, des choses qui n’allaient pas et maintenant, avec le temps, un an plus tard, je ne me souviens que des beaux moments, des fous rires, des échanges. Bref, du positif et je serai incapable de vous raconter le mauvais.

 Et pourtant, sur l’île de la Réunion, quelque chose m’a vraiment frappé. J’ai adoré découvrir cette île, voir tous les différents paysages qu’elle pouvait m’offrir, ce dépaysement aussi. Mais il y a quelque chose que je n’ai pas du tout aimé.

Je ne sais pas si je suis la seule à ressentir cela, et si du coup, mon avis vous intéressera ou vous énervera. Mais je le partage. Sans doute, parce qu’au fond de moi, j’aurai aimé le savoir avant de prendre cet aller simple en Août dernier, j’aime l’honnêteté. Surtout, ne vous basez pas sur un seul ressenti pour vous faire une idée, allez y, découvrez, faites vous votre propre souvenir !

Jamais je ne vous dirai d’éviter cette destination, car elle vaut le détour, elle est belle et naturelle. J’ai apprécié sa beauté de tout mon coeur. Mais voilà, il y a eu aussi cela….

 Je mesure un mètre quatre vingt deux, autant vous dire que je ne passe pas franchement inaperçu. Et puis je suis blonde, aux yeux bleus.  L’été, comme beaucoup, je porte des shorts, des jupes, des robes courtes, pas très courtes, pas vulgaires, juste courtes.

Mon premier souvenir de la Réunion n’est pas le meilleur. Nous sommes arrivés à l’aéroport de Saint Denis dans la soirée. Il faut savoir que la nuit tombe à dix huit heures ici. Les longues heures de vol, la fatigue cumulée, un peu déphasés par le trajet, nous montons dans le premier bus et pour l’achat d’un ticket, le conducteur ne nous rend pas du tout la monnaie comme il faut, à son avantage. On n’a rien dit de peur d’avoir mal lu. Le bus est presque vide. Au fond, il y a trois jeunes qui nous fixent, le genre de jeunes qu’on a pas vraiment envie d’aller voir pour discuter.

On descend pour notre correspondance, au milieu d’un arrêt de bus où nous sommes les seuls blancs. Si cela ne me dérange pas, est même habituel pour moi, dû au quartier d’où je viens, je sens bien que ça en dérange certains.

Le lendemain,  je rentre seule sur Saint Denis en bus, un homme alcoolisé m’interpelle et me demande de m’asseoir à côté de lui. Je l’ignore, comme je le fais toujours, mais je ne me sens pas très  à l’aise.

Les jours suivants, je visite certaines villes, un groupe de jeune en voiture crie de leur fenêtre en passant : « Eh la blonde ! », Joël est à côté de moi. La voiture passe, on se demande si c’est à moi qu’ils parlaient. Aucune autre blonde autour de nous. C’est amusant ou insultant ? Je ne sais pas, je dirai amusant, cette fois ci.

 Et puis très vite, en tant que femme, en marchant seule, je me sens mal au milieu des hommes. Je m’habille comme d’habitude, et puis, j’évite de mettre telle ou telle robe car elle est surement trop courte, et puis je sors de moins en moins seule, car j’ai peur. Parce qu’à chaque fois que je suis seule, je reçois des regards de la part des hommes, des regards pénétrants, désagréables. Ce genre de choses qui arrive tous les jours dans ma vie en métropole, mais ici, bien plus souvent. Sur un trajet de cinq minutes, chaque homme seul ou presque que je croise, en voiture, en tant que piéton, me regardera avec attention. Comme une bête curieuse.

 Le problème, c’est que quand je sors en couple, cela arrive aussi, régulièrement. C’est réellement cela qui m’a le plus dérangé. On m’interpelle de l’autre côté du trottoir. Un jour,  un homme alcoolisé et d’un certain âge, s’arrête de marcher pour regarder mes jambes et mes fesses pendant trente secondes interminables.

 Oui, le problème c’est aussi l’alcool. Dans les bus que je prend ou à chaque trajet à pied, je rencontre des hommes fortement alcoolisés. Pas toujours agressifs, ni capables de me parler, mais niveau sécurité, je ne me sens pas toujours très bien en passant à leurs côtés. J’admets que dans ma ville il y en a aussi, mais ici, cela prend des proportions impressionnantes. Je passe difficilement une journée sans croiser un homme allongé par terre au milieu du trottoir à cause de l’alcool.

Au début, j’ai de la peine et un peu d’appréhension, et puis j’apprends à les ignorer comme s’il faisait parti du paysage, car c’est ce que les autres font.

 

Et puis, il y a aussi cela… Un jour en allant nous balader, une bande d’hommes nous interpelle : « Eh les métro ! ». Car en tant que blanc aussi, on a du mal à passer inaperçu.

Avant d’y venir, des amis créoles nous avaient prévenu que parce qu’on était blancs, il y avait des endroits à éviter, qu’il fallait vraiment qu’on en discute. Grosse interrogation pour nous.

 Joël a débuté un travail où il était le seul  Zorey dans l’équipe. Il a réussi à s’intégrer, malgré qu’on s’adresse à lui en disant : «Eh le Zorey », comme si j’appelais mes amies noires « Eh la Black » ou bien : « Eh l’arabe. », un peu mal venu non ?

 Durant notre séjour, on s’est souvent sentis comme des étrangers, dans un pays qui est pourtant le notre. Les regards, le fait qu’on ne réponde pas à nos sourires, le fait que la caissière parle créole à la cliente suivante sans répondre à notre « Bonjour » qu’elle a préféré ignoré, les tags « Zorey dehors » sur les murs…

Alors, bien sûr, on a rencontré des personnes souriantes agréables qui avaient un petit mot sympa pour nous. Des personnes chaleureuses, dont se dégageait une grande joie de vivre et une envie de parler de leur culture. On en a discuté, pour les femmes créoles, elles admettent souvent subir aussi ce genre de remarque, mais ont appris à répondre ou à les ignorer. Elles connaissent les endroits où elles ne passent pas s’il fait nuit et évitent de prendre la route seules.

Et elles comprennent le racisme. Parce qu’il y a comme une rancune de ce qu’il s’est passé, un poids que j’ai senti moi aussi, et puis, cet impression que les métropolitains viennent sur l’île sans en comprendre la beauté, qu’ils viennent sans la respecter, pour voler le travail des créoles, déjà difficile à trouver.

 

 A la base, on a pris cet aller simple pour soigner nos blessures suite à l’attentat de Nice, on a voulu fuir un pays où l’on ne se sentait plus en sécurité, et puis on s’est rendu compte, qu’au quotidien en métropole, je sortais seule dans la rue à l’heure que je voulais, je mettais des robes courtes si je voulais, on prenait la voiture de nuit quand on voulait sans jamais avoir peur pour nous.

 En trois mois, nous avons crée très peu de liens. Comment faire l’effort d’aller vers les autres quand eux vous regardent d’emblée avec une image négative ? Pourtant, je ne retrouve sur Internet que des personnes qui se disent bien adaptées, heureuses, qui ne remettraient jamais les pieds en métropole si elles avaient le choix, comme si nous étions les seuls à penser cela.

Personnellement, je savais que si j’étais venu avant, juste en voyage, je n’aurai jamais décidé de m’expatrier là bas, pour ces raisons. Parce que le soleil, les plages, les cocotiers, ne sont pas suffisant par rapport à ce sentiment de malaise permanent.

 Rapidement, on s’est senti mieux dans une ville qui est une grosse station balnéaire, St Gilles les Bains, pleine d’autres métropolitains. On a fini par trouver notre case, dont on tentait de ne pas déborder.

Malgré tout, je n’ai jamais regretté cette décision d’être venu. Petit à petit sans doute, on s’habitue. Je bouchais mes oreilles en marchant seule dans la rue, je m’enfonçais un peu plus dans mon monde, j’ignorais. Et cela nous a enrichit aussi de nous rendre compte à quel point c’est douloureux de ne pas arriver à s’intégrer quelque part parce qu’on n’est pas de la même couleur ou qu’on n’a pas la même origine. C’est quelque chose dont j’étais consciente mais maintenant que je l’ai vécu, je pense que j’y prêterai encore plus attention au quotidien. Alors quand j’ai su qu’on essayait au même moment en métropole de pointer du doigt une population, cela m’a rendu profondément triste.

Je peux partager leur douleur, l’impression de ne pas être à sa place où que l’on soit, parce que ce pays c’est le notre, et qu’on en a pas un de rechange, même si notre couleur de peau, notre accent prête peut être à confusion aux yeux des autres.

Se sentir mal jugé au premier regard sans même que l’on cherche à me connaitre ou sans que je puisse en parler, c’est douloureux, c’est blessant et malheureusement ça arrive en France chaque jour, alors qu’on devrait simplement omettre de juger son prochain même s’il est différent. Chaque bonne personne n’a pas forcément la même couleur de peau que vous, ni même peut être la même façon de voir la vie ou de penser.

J’avais un peu peur de publier cet article, j’ai mis du temps à trouver les mots, et après tout peu importe. Si certains locaux veulent donner leur avis, vous êtes les bienvenus. Je veux simplement exposé les choses comme je les ai vécu.

Aussi, je comprends les a priori d’un peuple qui a souffert de l’esclavage tant d’années, mais peut être que les mentalités doivent évoluer maintenant…

Et puis merci malgré tout, j’ai vécu une expérience, pas toujours facile non, mais belle et aujourd’hui je suis sûre que ma place n’était pas là bas. L’important est de trouver l’endroit où l’on se sente bien, alors je suis reparti, sans regret d’être venu ni de m’en aller.

Vous savez, je n’ai pas encore d’enfants car je suis sûre de ne pas avoir acquis toutes les valeurs nécessaires à leur transmettre, mais cette expérience, j’en suis sûre m’a fait avancer un peu plus. Tous, j’espère que vous ferez avancer les valeurs de vos enfants sur l’image de la femme et des ” étrangers”, apprenez leur que la tolérance , c’est gratuit et pas dangereux, apprenez leur la beauté du métissage, apprenez leur  à aimer sans a priori, apprenez leur à respecter les femmes qu’ils croisent dans la rue comme si c’était leur mères, et leur compagnons comme si c’était leur pères.

Je vous conterai une prochaine fois d’autres trésors dont regorge cette île, car je ne veux pas généraliser. Des trésors j’en ai vu à la Réunion, qu’ils soient sous forme de paysages ou de rencontres, je vous dois de les partager aussi, car mon avis ne vaut pas grand chose.

Une goutte d’eau dans un océan.