Le voyage est une prise de conscience.

Cela me fait toujours sourire quand je suis confrontée à des personnes qui tentent tout pour m’arrêter de voyager. Du haut de leur pseudo bonheur gagné à la suite de l’accumulation d’un tas de choses extra, comme le dernier aspirateur de marque, un restaurant très classe à la Saint Valentin, un contrat avec plein de zéros côte à côte dans l’alinéa « Salaire », je les écoute et je souris.

Tu gâches ta vie à voyager ! Pense à  ta carrière !

 Alors c’est sûr, je ne suis pas la plus raisonnable des personnes que vous aurez rencontrés. Je prend des décisions qui impliquent de l’argent, j’en dépense beaucoup aussi car je trouve qu’à moi, il me sert mieux pour me permettre d’ouvrir une frontière plutôt que pour l’admirer sur un compte épargne et m’assurer qu’il est toujours bien à sa place quand soudain j’angoisse d’en manquer.

 Je ne suis pas la plus raisonnable car je n’ai pas de chez moi. Je n’ai même pas de sac à dos d’ailleurs, j’ai un gros sac à lanières épaisses qui me scie l’épaule à chaque fois que je dois le déplacer d’une maison à une autre. Je vis dans un sac. C’est-à-dire que de matériel je n’ai presque rien. Ce n’est pas tous les jours pratiques ou évidents, pourtant j’ai tout ce qui suffit à mon bonheur.

 

En 2015, j’ai vécu trois mois à l’étranger, dont un mois entier à voyager autour de l’Europe. J’ai quitté mon CDI et mon appartement, pour partir à la base au moins six mois. Mais je n’ai pas pu rester aussi longtemps, alors je suis rentrée. J’ai repris mon travail car il me fallait de l’argent, j’ai croisé à nouveau mes collègues, mes amis. Certains m’ont dit “C’est bien tu l’as fait”, et d’autres se disaient quand j’avais le dos tourné : “Elle est déjà revenue, n’importe quoi !”

Certains voyaient cela comme un échec, car dans cette société là, soit tu échoues soit tu réussis, mais c’est les autres seulement qui sont à même d’en juger.

Je n’ai pas su leur expliquer à quel point ce que j’avais vécu c’était le contraire d’échouer. C’était un autre degré de réussite, celui qui vous transperce les entrailles et vous martèle le cœur, ça pince là ? Aïe oui, ça y est, vous vous sentez vivant.

 Parfois, j’attise la jalousie car je repars sans cesse. Je sais, sur le papier, j’ai une vie rêvée: des palmiers, des plages de sables, des paysages à perte de vue. Mais ce n’est pas pour cela que je voyage, car sinon je me lasserai. S’il n’y avait que cela je prendrai le choix d’une vie plus passe-partout et confortable. Je me suffirais des cinq semaines de vacances que l’Etat m’offre.

 Je voyage car les trois mois passés à l’étranger ont été les plus riches de ma vie, j’ai rencontré tous les jours des personnes différentes. Certaines ont profondément marqués ma vie. J’ai pris des risques chaque jour. Tout était différent chaque matin. Je n’avais pas d’habitudes et c’était bien, mais drôlement anxiogène aussi parfois.

Le souvenir de ces trois mois restent intacts presque un an après. Au contraire, quand je me retourne sur ce qu’il s’est passé entre Novembre et Juin, je ne peux attraper au passage que deux brefs souvenirs, sans réelle saveur.

Je me suis illuminée au dehors de mes frontières, mon esprit s’est métamorphosé.

Quand je suis rentrée, les gens étaient toujours les même autour de moi, rien n’avait bougé. L’hôpital avait la même odeur javellisée que j’aime, les personnes autour de moi se plaignaient toujours des mêmes choses, mes collègues étaient toujours à la même place, je les ai vu fatigués et tristes, et moi aussi peu à peu, je me suis éteinte à nouveau.

Mince, j’ai encore craqué. 2016, je me suis promis de continuer à vivre mes rêves. Alors j’ai fait une lettre pour rompre mon contrat, à nouveau. J’ai signé la rupture de bail de mon appartement. Encore. L’envie de vivre une nouvelle aventure prenait le dessus.

 Ce que le voyage vous donne, rien ne peut vous le décrire si vous ne tentez pas le coup. Le temps passe à une allure folle, parfois ça va trop vite pour vous, vous vous balancez sans cesse entre tous les repères que vous perdez et ceux que vous devez reconstruire. Alors vous vous accrochez très fort à un Skype de trente minutes avec votre mère, vous gardez dans votre cœur un message envoyé  à la hâte par une de votre amie qui court après ses patients, son retard, son quotidien, vous avez le temps de le lire et de le relire encore, de sous peser chaque mot, de les intégrer au fond de vous, et face à ce que vous avez sous les yeux, son soutien prend soudain tout son sens.

Vous ne connaissez plus le mot “routine”, “chez moi”, “week-end tranquille”. Vous n’avez pas vraiment le temps de prendre soin de vous ou de vous tenir à vos habitudes sportives. Pourtant vous aimez ça, car vous avez enfin l’impression d’exister.

Bien sûr, vous êtes parfois rattrapés par la peur. Qu’est ce que je vais faire après cela ? Et si je ne veux jamais revenir ? Quel cours va prendre ma vie ? Et puis vous soupirez, vous vous donnez à vous même le discours rassurant d’un bon ami  : Comment peux tu angoisser aujourd’hui pour un futur que tu n’es même pas sûr d’avoir ? -Ah oui, ça va mieux.

-Non. Ce que je veux dire par là, ce n’est pas seulement que tant que tu ne sais pas tu ne dois pas avoir peur, que seul le moment présent est important mais c’est surtout  que quand tu fais quelque chose qui te passionne, que tu mets tout en oeuvre pour réaliser tes rêves, tu te rends compte que la tournure des choses se fait avec un naturel déconcertant. Tout est bien à sa place. Tout concoure à ton bonheur et à ta réussite. Peut être que ce qui n’est pas raisonnable en fin de compte, c’est d’attendre assis derrière son bureau que la vie veuille bien nous passer dessus, pour pouvoir s’endormir un peu plus encore et écraser encore davantage nos rêves.

 Je ne sais pas si cette expérience a donné du sens à ma vie, mais je prends peu à peu conscience du sens que je ne veux pas lui donner. Ça vaut son tas de larmes et son lot de billets. Même si c’est dur, même si on a toujours l’impression de faire un mauvais choix au moment où l’on se lance, on en sort forcément grandi. On devient tellement riche au fil des pas et des frontières qu’on ose pousser. Ces frontières ne sont pas seulement terrestres, c’est aussi celles cachés au fond de nous qu’on enlève, qu’on repousse chaque jour un peu plus.

C’est une vie moins confortable même si vous en doutez, car elle me fait me remettre en doute plus souvent, me donne des claques en pleine figure. Ce que ma vie d’avant ne faisait pas. Comme ça au moins j’évolue, je ne reste pas statique avec les mêmes idées verrouillées et des rêves qui bouillonnent tant ils commencent à manquer de place à l’intérieur de moi. Je me surprends à être heureuse avec presque rien. Je me surprends à me projeter d’ici quelques années en réalisant davantage encore ce qui me tient à cœur.

Pendant que vous, vous vous bâillonnez, moi je crie à qui veut l’entendre mon rêve le plus fou, pour lui donner sa place dans ma vie, pour lui permettre de gagner du sens. C’est sur que si on n’essaye jamais on n’arrive à rien, que si on ne se risque pas à tenter, on ne pourra jamais savoir si on avait une chance de réussir.