Carnet de voyage à Dublin

Il m’arrive souvent de me demander si au fond, je voyage pour découvrir des lieux magiques ou pour les rencontres que je peux faire ? Ma réponse à cette question n’est jamais tranchée, ni définitive, mais il y a certains voyages qui m’ont aidé à me faire une idée. Dublin a été l’un d’entre eux.

 Après quelques jours à Edimbourg, nous avons décollé vers Dublin au mois d’Octobre dernier pendant la coupe du monde de Rugby. Nous avions réservé une chambre chez l’habitant avec Airbnb. Et déjà, dans les échanges virtuels avec notre hôte nous nous étions dit qu’il y avait quelque chose de plus, quelque chose qui vous prend en plein cœur.

 Nous logions chez Antoinette, c’était une femme très enjouée originaire du Sri Lanka. Elle avait passé une grande partie de sa vie aux Etats Unis et puis avait été muté à Dublin. Là bas, elle avait rencontré Dave, plus discret, qui parlait à une vitesse folle avec cet accent caractéristique du nord du Royaume uni. Antoinette n’avait pas d’enfants, elle vivait avec Dave, Robert un jeune polonais qu’elle hébergeait et leur chien Fifty.

D’emblée, on ressentait une vive générosité de leur part, ce genre de qualité qui lorsqu’on en est témoin nous redonne foi en l’humanité et nous fait dire qu’en fait peut être que rien n’est perdu.

 Durant le trajet qui reliait l’aéroport à chez eux, Antoinette nous avait demandé si on préférait la ville ou la montagne. Nous nous étions regardé et avec Joël, avions répondu en cœur « un peu des deux. »

Alors nous avions pris la route de Glendalough, à deux heures de voiture de chez eux. Les conversations s’enchainaient, nous sentions qu’Antoinette aimait partager. Une fois sur place, ils nous montrèrent le sentier pour parvenir jusqu’au lac, mais elle nous confia qu’elle détestait marcher et c’est pourquoi ils iraient nous attendre avec Dave dans un café proche du parking. Un peu gênés qu’ils ne nous accompagnent pas, elle nous répondit avec un large sourire « Don’t worry, take your time. », avec cet air maternel qui la caractérisait.

En s’enfonçant dans la forêt de Glendalough, nous avons confirmé l’image que nous nous faisions de l’Irlande, profondément verte et calme. Il nous a fallu vingt minutes de marche pour que soudain, sans que l’on ne puisse le deviner du parking, nous sommes tombés sur un des plus beaux paysages que nous n’avions jamais vu. Un lac immense s’étendait sous nos yeux, et derrière lui deux montagnes s’entrecoupant au milieu de l’horizon.

Les couleurs de l’automne contrastaient davantage encore la beauté de ce lieu.

 Nous sommes restés un moment sur place, tentant de graver cet endroit dans nos souvenirs tel que nous le voyions. Le problème avec les souvenirs, c’est qu’ils ne retransmettent jamais fidèlement ce qu’on a vécu, oubliant les émotions ressenties, omettant quelques détails. Et puis un jour, on oublie. Alors je pris mon appareil photo, et immortalisai cet instant. Au cas où.

Le deuxième jour, nous avions sautés dans un tram et étions partis à la découverte du centre ville de Dublin, seulement tous les deux.

Au cœur de la ville, dans le quartier du Temple Bar, nous avons apprécié cheminer dans les ruelles, en nous arrêtant par moments pour écouter un groupe de musiciens.

C’est surprenant comme l’ambiance change complètement, le soir venu, dans ce quartier. Le flot de touristes s’était peu à peu atténué, laissant place aux locaux qui s’arrêtent dans le premier bar qu’ils croisent pour rejoindre leurs amis ou draguer.

En fait, nous avons eu l’impression que dans chaque bar résonne la même ambiance, joviale, amicale. Nous avions décidé de prendre un verre en regardant le match de rugby Nouvelle Zélande –France. Vingt et une heure tapantes, nous nous somme glissés dans le premier bar venu, jouant des coudes entre les dizaines de personnes amassées depuis l’entrée jusqu’au comptoir. Aucune table libre, peu importe, ici on boit debout en se créant une place. La marseillaise résonne, quelques français commencent à la chanter, nous les suivons. Derrière moi un néo zélandais me souffle dans l’oreille « Good luck. » Je lui souris, il tape son verre contre le mien. Durant le match, les cris résonnent, j’entends les verres se briser par terre, les clients tentent de se frayer un chemin jusqu’au comptoir en nous bousculant une fois ou deux. Joël garde les yeux rivés sur l’écran, tandis que j’observe sans cesse l’ambiance folle autour de moi. Le bar ne cesse de se remplir, les gens rient, se taquinent, partagent leurs verres et enchaînent les tournées. Moi, j’ai pris une pinte de cidre Magners pour ne pas détonner. Le barman a haussé un sourcil en prenant ma commande, mais me tend finalement mon verre, enchainant ensuite avec sa commande de dix Guiness et autres pintes de bières.

A la mi temps, la musique retentit à nouveau depuis le groupe qui s’est installé à l’entrée. En fait il ne s’est jamais arrêté de jouer, mais les cris des supporters, les commentaires du match et les conversations par centaines autour de moi m’avaient empêché d’y prêter attention. Joël me tire par la manche, il étouffe. Nous sortons du bar et continuons notre route deux rues plus haut. Nous tombons sur un autre bar où deux sièges viennent de se libérer près de l’entrée. Les courants d’airs glacés à chaque passage nous importunent un peu, mais après un autre verre, nous n’y prêtons plus attention. En m’approchant du bar, des irlandais me lancent une phrase et rient de bons cœurs. Je souris sans en percevoir le sens. Ce qui est sûr, si notre séjour venait à se prolonger, c’est qu’on pourrait comprendre l’anglais n’importe où.

Et puis il est temps de rentrer, le temps continue sa course folle. Au matin du troisième jour, nous avions décidé de nous balader aux abords de la rivière Liffey, traversant un pont, puis un autre,  pour découvrir chaque bord des quais, tout en guettant le soleil qui s’était enfin fait une place entre les nuages. Malheureusement, la pluie finira surement par tomber, Dublin ayant pour proverbe la ville où il peut faire « les quatre saisons en une seule journée. ».

Dans notre balade sur les docks, on retrouve de nombreux bâtiments à l’architecture  ultra moderne et originale comme le Convention Center. Nous continuons à longer la rivière en ayant l’impression d’être dans une autre ville par rapport au quartier de Temple Bar que nous fréquentions la veille.

Au retour, nous passons dans un parc bercés de petits lacs le Stephen Green’s Park. Un vieil homme donne du pain aux oiseaux. Des familles s’y retrouvent pour balader leurs jeunes enfants. Cet endroit offre un poumon vert au milieu de la ville. A la sortie, un homme sur un monocycle ameute la foule autour de lui en criant, nous assistons à son numéro un instant puis continuons nos pas à travers Grafton Street.

Nous profitons des derniers rayons de soleil, avant de rejoindre le tramway, en passant sur un pont où des couples ont scellés un cadenas en faisant un vœu. Je me glisse entre les files de passants et m’arrête un instant pour prendre un cliché. Puis nous continuons notre route.

Au final, la pluie n’est pas tombée ce soir là. Satanés clichés.

Arrivés à la maison, Antoinette nous demande ce qu’on a pensé de la ville, elle nous parle de ses souvenirs, du temps, et fait la comparaison avec sa vie aux Etats Unis. Nous évoquons ensemble nos voyages devant un plat de poulet épicé qu’elle nous a cuisiné. Je la remercie d’avoir fait cela pour nous mais elle me rassure « Quand on cuisine pour deux on peut le faire pour quatre, it’s the same for me. »

Dans de nombreux Airbnb, les hôtes chez qui nous partagions une chambre ont rarement pris la peine de s’intéresser à nous véritablement et je les comprends. Mais on ressent qu’Antoinette et Dave ne font pas cela pour l’argent, elle nous le confie d’ailleurs, recevoir des hôtes chez soi, c’est pour partager, pour avoir l’impression de voyager quand ils sont chez eux.

Nous passons des soirées assis autour de la table de la cuisine avec Antoinette, pendant que Dave regarde un match à la TV, nous parlons de notre façon de voir la vie, des endroits à voir dans le monde, de nos familles. Un véritable lien se créée peu à peu avec cette femme au grand cœur.

Le dernier jour, nous prenons la route pour Howth, un village de pêcheur où nous découvrons des otaries aux abords du port. Ils s’amusent à plonger et puis nous regardent, attendant que l’on veuille bien leur lancer quelque chose à manger, comme tout le monde ici.

Nous lisons attentivement les cartes des restaurants de poissons tout au long du quai, et notre choix se porte finalement sur le dernier où nous dégustons en fait un simple fish and chips dans une ambiance familiale.

Après une balade vers le phare, nous reprenons la route vers le village, en direction du Deer Park (parc des cerfs). Si nous les avons manqués lors de notre visite de Glendalough et du Phoenix Parc, nous espérons bien repartir d’Irlande en en ayant aperçu un. Les rues grimpent de plus en plus, offrant derrière nous un aperçu de la baie de Howth quand nous arrivons enfin au Deer Park. Devant nous un grand bâtiment et à sa droite un parc dont la pelouse est tondue  parfaitement. Un homme assis au bord du coffre de sa voiture nous salue, et nous propose des mûres qu’il vient juste de ramasser. Nous en profitons pour lui demander « Où sont les cerfs ? ». Il part dans un rire gras et nous avoue : « Il n’y a aucun cerf ici, c’est simplement le nom du golf. » Déçus, nous lui demandons « Mais nous pouvons allez voir quand même ? » « Bien sur ». Nous entrons alors dans le parcours de golf, du vert à perte de vue, et personne autour de nous. Nous descendons la colline dans l’autre sens et nous enfonçons de plus en plus dans ce parc immense, offrant une vue en contrebas sur l’autre côté de la ville. Nous perdons soudain nos repères, plus aucune trace du bâtiment ni d’un semblant de chemin. Au bout de trente minutes,un peu affolés, nous comprenons que nous sommes complètement perdus.  Nous ne pouvons rebrousser chemin car nous avons perdu l’entrée et celle ci se trouve surement à plus de trente minutes en montée derrière nous.

Heureusement, on aperçoit soudain une barrière que nous pouvons enjamber, menant à un petit chemin. Au loin, nous entendons des gens discuter quelque part. Nous tombons enfin sur deux hommes, devant un petit garage et ce qui semble être un terrain privé. Avec leurs conseils, nous rejoignons rapidement l’avenue principale du village. Nous n’avons pas vu de « deer » et avons cru devoir dormir dans un coin en attendant que quelqu’un s’inquiète de notre disparition, mais c’est ça aussi l’Irlande. Nous avons été pris à son piège, absorbés par cette nature à perte de vue.

Demain nous nous envolons pour Oslo, Antoinette a prié Dave de se lever à 4h00 du matin pour nous accompagner au bus qui va à l’aéroport. Nous refusons à plusieurs reprises, mais ca ne sert à rien, nous n’avons pas notre mot à dire. J’ai toujours détesté les au-revoirs, d’autant plus quand les rencontres sont aussi belles et les frontières nous empêchent de revoir ceux qu’on a apprécié aussi souvent que ce qu’on voudrait. Mais Antoinette nous parle de Killkenny, de Malahide et tous ces lieux que nous n’avons pas pu voir cette fois ci. On ne s’inquiète pas, on reviendra surement dans ce pays qui nous a profondément touché, et la prochaine fois, elle nous assure que notre chambre sera prête n’importe quand, car nous sommes désormais amis.

Est-ce que l’on voyage pour découvrir des lieux magiques ou pour faire des rencontres comme celles-ci ? Je réfléchis souvent à la réponse à cette question. Mais je crois réellement que c’est plus pour la force des rencontres, le partage de culture, les échanges, bref, pour des gens comme eux.

Nous prenons une photo tous ensemble dans la cuisine qui a été le théâtre de nos principaux fous rires et de nos belles discussions à la nuit tombée. A chaque fois que je regarde cette photo, au-delà de leurs sourires francs et de la gentillesse qui déborde de leur portrait, je me souviens de ces moments, ils sont pour moi intacts, comme si le déclenchement de la photo à cet instant là avait été le ciment pour façonner nos souvenirs.